mercredi 4 juin 2008

Je vois des portes, des fenêtres et un beau chemin

« Je vois des portes, des fenêtres et un beau chemin ». En ce samedi après-midi l’oracle de notre petite famille a parlé. Ses paroles m’annoncent le meilleur comme toujours, bien qu’il m’en ait coûté l’amère sensation d’un café fort en goût dont le dépôt s’insinue dans les parties les plus reculées de ma dentition laiteuse. Mais qu’importe. Pour entendre tinter les cloches de la félicité, je suis prêt à faire ce sacrifice. Les mots prononcés par ma grand-mère maternelle ne sont guère surprenants. Ils reflètent l’affection toute particulière qu’elle a à mon égard, l’enfant chéri qui rayonne de part sa qualité première : celle d’être né homme. Je suis le signe qu’elle a pu donner un fils à notre société, j’incarne à ses yeux la réalisation d’un rêve, celle d’avoir pour enfant un garçon, qui sera pour sûr un mari, un père et un chef de famille. Voici ainsi transposé le rite familiale turque dans notre culture française au point que mamie ne s’embarrasse plus des critères d’appartenance : ce qui est à toi est à moi et inversement. De petit-fils, je suis devenu deux fois son fils. Le trait d’union de la grand-mère n’a plus guère de sens et le lien direct de parenté avec le fils petit, une évidence.

Je suis son héritier, je peux tout faire, je sais tout faire, et au pire, j’apprendrai d’elle. Lire dans le marc de café, ça, je veux l’apprendre ! La famille, les proches, les amis, de partout on vient l’écouter dérouler le papyrus éphémère de nos vies passées, présentes et à venir. Pas si simple en effet, de décrypter le message noir et brun imprimé au fond et sur les pourtours d’une tasse à anse. Des montagnes, des points, des pointillés, ce parcours de Rorchard peut paraître des plus obscurs aux non initiés.
L’espoir fait vivre, du moins jusqu’au jour tant attendu de mon apprentissage. J’imagine tout d’elle. Je m’attends à recevoir les clés d’un univers de secrets réservés à la mouture supérieure d’une génération. De ça, je reste vide. En guise de Saint Graal, je n’ai reçu qu’un gobelet de plastique recyclable à souhait. Pour elle la recette est simple : une anse telle l’origine temporelle qui défini l’avant, marque le pendant et annonce l’après. La suite est évidente, lire ce que tu vois. Pour moi, la révélation est fracassante. Je ne peux me résoudre à remettre en cause ce don naturel tant l’espoir de ses nombreux buveurs de café est grand. Je conclus que ma grand-mère ne pourra jamais enseigner ce que la logique du réel ne peut démontrer.

Impossible de me résoudre. Je dois être digne de ses louanges. Dans mon sang et mes cellules doit couler l’héritage alphabétique nécessaire à la traduction de ces mystérieux hiéroglyphes cendrés. Peut-être faut-il se détacher de ce que l’on peut entendre lors d’un cours magistral dispensé dans les universités du savoir empirique. Tu ressens, tu respires, tu vis, donc tu lis. Je m’essaye. Noir, c’est noir. L’encre tache la partition et le terrain de jeux m’apparait impraticable. J’agis et déroule ma tasse telle une trotteuse qui n’a de cesse de balayer son cadran. Les premières passes de mon scanner rétinien ne sont guères concluantes. L’image reste sombre et confuse. Loin de perdre confiance, je résiste.
J’ai raison. Le jour se lève. Sous la croûte de café brûlé, une lueur. L’émail éclatant de la tasse réapparait. L’encouragement est significatif et je continue ma quête. Mon esprit s’excite. Blanc, noir. Noir, blanc. Ma route se balise et le chemin est désormais tracé. Mon regard déchiffre les couleurs par différence. Des formes se dessinent. L’interprète entre en scène. Il dit tout car son monde est à la croisé des chemins du matériel et du conceptuel. Il peut aisément associer les idées, les sentiments, les évènements, les êtres et les objets. Malgré une mise en scène initiale confuse dans ce chaos boueux et informe, je parviens à tricoter l’histoire d’une vie issue de mon imaginaire.
Je n’y crois pas. Pas que je sois parvenu à lire le non lettré, pas que la lecture de mon récit me semble étonnement cohérente, mais que l’auditoire en juge impartial soit captivité par la véracité de mes propos. Mon cœur d’enfant palpite. Mamie, je partagerais donc avec toi cette faculté incroyable ? Voir chez l’autre ce qui ne peut être senti de prime abord, en parcourant du bout des yeux les invisibles canaux circulaires de nos vies.
Je m’emporte, décidemment je pars trop vite. Je m’interroge sur la pertinence de l’essai. Potentiel certain ? Volonté adulte corrompue par le désir de me flatter ? Coïncidence invraisemblable ? Mais l’évènement s’est reproduit. Le constat est identique : il semble bien que la vérité sort souvent de la bouche des enfants.
Enfant je le suis et en grandissant l’exceptionnel don a perdu de sa superbe, au point que j’ai fini par l’oublier dans le casier de ma conscience.

Aussi incroyable qu’un bébé se met à parler du jour au lendemain après s’être nourri de son environnement durant de longs mois, mon talent bien rangé s’est exprimé d’une façon très étrange lors de ma vingt-et-unième année…

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