jeudi 5 juin 2008

Le "kleinchié" postal

Fin d’après-midi, la pluie n’a eu de cesse de tomber. Le réveil est délicat et mon bras comme anesthésié par un après-midi d’horizontal peine à se télescoper pour donner l’élan nécessaire à la désincarcération de mon corps toasté sur le canapé. La sonnette retentie à nouveau. Je m’active et bute violemment contre la bassesse de la table. Cette maudite bassesse en coin qui n’a eu de cesse de me persécuter depuis mon plus jeune âge. Ma douloureuse colère étouffée, je boite dans la pénombre de six heures jusqu’à l’interrupteur. J’entends désormais plus clairement l’impatience naissante de mon visiteur resté à l’affut dans le colimaçon de marches de la cage d’escalier. Œil contre œil, l’identification à commencer. Nul doute, le style inimitable de l’habit estampillé du logo jaune ne trompe pas, c’est le postier. Un colis ? En fin de journée, très peu probable. Il me semble pourtant distinguer un chargement. Je ne tarde pas à identifier la curieuse cargaison de cahiers. Se sont des calendriers. Novembre, et la tournée des étrennes a déjà commencé.

J’hésite à ouvrir. Maman aurait probablement ouvert sans la moindre observation. Mais pour moi, plusieurs raisons me retiennent.
Pour commencer, le service du courrier ne vaut que par la qualité du service rendu. Or depuis plusieurs années nous souffrons du décalage horaire grandissant dans les délais d’acheminement. Il faut bien avouer que passer d’un décachetage brioche-chocolat-café à une ouverture apéro-olive-rillette a de quoi saler la réception de la moindre nouvelle.
Mais dépassons ce déficit qualitatif pour s’interroger sur l’affectif. Il est loin le temps du bonjour chaleureux de nos petits facteurs à la croisée des rues. Aujourd’hui, le personnage chaleureux a fait place au coursier surgelé de l’entreprise postale. Bref, les motivations ne manquent pas et la porte blindée du 3ème étage semble définitivement condamnée. Tout espoir de récompense semble donc perdu pour les valeureux serviteurs qui sont miraculeusement parvenus à gravir quatre-vingt-dix marches. Finalement la porte s’ouvre.

N’ai-je pas dit que les mensonges à soi-même sont ceux qui se consument le plus vite car la raison les étouffe ? Sagesse d’autant plus vraie lorsque le chemin de ma vertu croise la route d’un billet de vingt euros tassé au fond du cul de sac de ma poche.
Le calendrier reste un prétexte pour justifier du don. Mais cette fois-ci, mes griefs contre les « porte-timbrés » sont tels, que je ne me résigne pas au choix aveugle d’une panière garnie de chatons multicolores. Je scrute attentivement la marchandise. La sélection est délicate et je suis surpris de constater du manque d’ambition de l’éventail proposé. On parle souvent de « cliché » pour définir les termes convenus d’une scène, d’une situation. L’occasion est trop belle pour revisiter sérieusement cette appellation.
Mon nouveau mot trouve justement son origine dans l’exemplaire qui me glisse des mains. Il se résume à une tâche bleue sur fond blanc légendée « bleu Klein – 10m X 10m». Je n’ose à peine y croire, l’œuvre est magistrale. Ignoré le monument relève de la cécité permanente. Ce n’est pas tant la profondeur du bleu qui m’interpelle mais plutôt la taille de l’oiseau qu’il a fallu trouver pour « excrémenter » la toile. Le « Kleinchié » postal est né. Dès lors, je navigue de « Kleinchié » en « Kleinchié » à la recherche de celui qui illustrerait le plus significativement mon année 2002. Quand finalement je m’apprête à m’approprier le « Kleinchié » originel, je tombe sur l’anomalie. Un noir et blanc plutôt gris m’interpelle.

La photo est significative mais je ne peux dire pourquoi. Une rue déserte, des pavés et un arbre robuste totalement nu composent l’équilibre de l’instantané. Pourquoi arrêter ma décision sur l’immobilisme et la quiétude hivernale de cette photographie. La porte refermée je garde toujours une émotion au cœur. Elle ne me lâchera plus. Je ne comprends pas. Sous le cadre figure l’intitulé « Paris, 1949 ».

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